IKONIUM HORS LES MURS


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rencontre / débat

4 mai 2010

maison des échevins

Cluny Chemins d’Europe

(Arlette Masson) 

 

TERREUR DES VILLES,

TERREUR DES CAMPS

 

avec Sophie BENECH, traductrice et éditrice,

Véronique PATTE, traductrice,

et la présence de Marie-Cécile ANTONELLI,

fondatrice et présidente de l’Association des Amis de Jacques Rossi (AAJR)

 

« réalités du communisme russe à travers deux récits » 

le premier 

« sophia pétrovna »

de Lydia TCHOUKOVSKAÏA

 

Sophia Pétrovna est une femme sans histoires. Elle élève seule son fils unique, un garçon sérieux et travailleur, et ne s’intéresse absolument pas à la politique. Mais en Russie, dans les années trente du XX° siècle, personne n’est à l’abri de l’arbitraire de l’Etat, même ceux qui n’ont rien à se reprocher…

A côté des récits sur les camps soviétiques comme ceux de Chalamov, à côté des études historiques sur les répressions du système communiste, ce texte sobre et poignant éclaire l’autre côté des barbelés, le monde de ceux et surtout de celles qui attendaient désespérément des nouvelles de leurs proches arrêtés et condamnés sans raison ni explication – celles-là mêmes auxquelles Akhmatova a rendu hommage dans son Requiem composé à la même époque.

Epuisé depuis des années, ce récit écrit sur le vif et paru en français dans les années soixante-dix sous le titre La Maison déserte, méritait d’être de nouveau accessible au public français.


Lydia TCHOUKOVSKAÏA

Sophia Pétrovna

quatrième de couverture

éd. interférence

 



Sophie BENECH

Site des Editions Interférences


le second 

« qu’elle était belle cette utopie ! »

de Jacques ROSSI




Survit-on à un séjour de vingt ans en enfer ? Durant la guerre civile, Jacques Rossi est agent du Komintern en Espagne. Sa foi communiste est totale. En 1937, Moscou le rappelle brutalement. Accusé d’espionnage, il est happé dans le mécanisme impitoyable des purges et condamné sans procès. Pendant vingt ans, le tentaculaire goulag va tenter de le broyer, des cachots moscovites aux bagnes sibériens du cercle polaire. Il ne sera libéré qu’en 1956, après le XX° congrès.

Dans cet incroyable récit, l’auteur, avec beaucoup de lucidité et un humour noir ravageur, décrit l’horreur, l’arbitraire, la folie et l’absurdité d’un régime et d’une machine à anéantir l’individu.

Sur le ton calme du constat, il nous fait comprendre l’exacte réalité du système stalinien, ou comment une utopie fut dévoyée en une barbarie qui fit des millions de victimes.


Jacques ROSSI     

Qu’elle était belle cette utopie !

4° de couverture    

le cherche -midi





son œuvre fondamentale : Le Manuel du Goulag

« Il y a bien longtemps que j’attendais ce rendez-vous avec le public français. Si j’ai survécu à plus de vingt années de rudes épreuves, je le dois entre-autres à la volonté farouche de rentrer un jour en France pour raconter ce que j’ai vu et appris au Goulag ».           

 


 

Le seul espace où le totalitarisme soviétique présentait un visage sans masque était le Goulag, où l’on était « en famille », où il n’était plus nécessaire de faire des manières.

Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a pu ainsi y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde-à-vous et pensée unique. C’est la raison pour laquelle la connaissance du Goulag est fondamentale pour l’étude du totalitarisme communiste. Là, pas un seul soviétologue n’y a fait un stage !

Je serais heureux si mon ouvrage pouvait aider les chercheurs dans le domaine de l’histoire du communisme « réel », qui a si profondément marqué le XXe siècle, celui des camps de concentration…


(…) Jacques Rossi, décidé à dire le Goulag, a évité la facilité de l’autobiographie, et a choisi la forme du Manuel afin d’évoquer le pourquoi et le comment de cette institution destinée à broyer les hommes. En quelques 1.300 articles, sont traités :

Les organismes administratifs et répressifs.

Les mesures répressives (arrestations, prétextes d’inculpation, tortures, condamnation)

Les lieux d’internement (le transport, les prisons, les camps)

La population des camps (politiques et droits communs, les femmes et les nouveau-nés, les enfants et les adolescents, les détenus collaborant avec l’administration, le personnel administratif, les gardiens)

La vie quotidienne (les procédures administratives, les règlements généraux, l’habitat, la nourriture, l’habillement, la santé, l’hygiène, le travail, les mœurs, les rapports avec le monde extérieur, les recours, les distractions, l’évasion, la mort)

La libération

Le langage du Goulag ( proverbes, dictons et expressions)

Jacques Rossi a tenu à écrire, en russe, son Manuel du Goulag. Publié dans cette langue à Londres en 1987, il a été depuis réédité à Moscou (1991) et a déjà été traduit en anglais (1989) et en japonais (1996) en tchèque (1999) et en italien (2003)


Jacques ROSSI 

 Le Manuel du Goulag

quatrième de couverture  

 le cherche-midi

   

«  L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne

et  Le Manuel du Goulag de Jacques Rossi (…)

resteront sans aucun doute des sources inestimables en ce qui concerne la subculture et la philosophie du goulag. » 

A. Roguinsky

Président de l’association « Mémorial »

dans « Le système des camps de travaux de redressement de l’URSS.1923-1960 » Moscou-1998

 

 

 

Extraits de la préface de

Nicolas WERTH

Dans la littérature, déjà abondante, sur le Goulag, l’ouvrage de Jacques Rossi occupe une place originale, hors du commun.

(...) Après vingt-cinq années de camp et d’exil, Jacques Rossi a consacré l’autre versant de sa vie à rédiger des milliers de fiches « meublées de mémoire » qui constituent une véritable encyclopédie du phénomène concentrationnaire soviétique, un « Dictionnaire historique des institutions pénitentiaires soviétiques et des termes relatifs au travail forcé », comme l’indique le sous-titre de l’édition originale.

(...) Mais Le Manuel est bien plus qu’un dictionnaire de la langue du monde concentrationnaire. C’est une véritable encyclopédie historique, d’une érudition exemplaire, qui embrasse tous les aspects de la civilisation goulaguienne : culture matérielle, sociologique, histoire, géographie, économie, droit. Une civilisation goulaguienne qui, et c’est une des grandes leçons du livre de Jacques Rossi, est au centre de l’expérience soviétique, et pas seulement stalinienne.

Après être sorti du camp, Jacques Rossi a, avec une patience de bénédictin, complété ses fiches « bourrées de mémoire » par un travail de recherche universitaire sur tous les aspects du système concentrationnaire soviétique. Il a ainsi confronté sa propre expérience, les innombrables témoignages qu’il avait recueillis avec les textes juridiques, les décrets et les instructions internes réglementant le sort des diverses catégories de détenus. Il a mis en perspective historique le Goulag stalinien, tel qu’il l’a connu, en recherchant les racines du phénomène concentrationnaire dans les premières années du régime bolchevique, en montrant la continuité de la politique répressive de Lénine à Staline, en étudiant le système pénitentiaire de la Russie tsariste, en prolongeant aussi ses investigations jusqu’aux années 1970-1980. Replacé dans une perspective soucieuse de prendre en compte les continuités et les ruptures, chaque article constitue une synthèse concise et complète sur un sujet précis (peine capitale, camp, amnistie, mortalité, etc.) qui va bien au-delà de l’information ponctuelle que suggère le modeste titre Manuel du Goulag.

Nicolas WERTH

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Photographies

 

 

T. KIZNY  & D. ROYNETTE          La Grande Terreur en URSS 1937-1938           éditions noir sur blanc

traduit du Polonais par Véronique Patte & Agnès Wisniewski

 

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extrait de l’hommage de Michèle SARDE à Jacques ROSSI

à l’occasion de la sortie de leur livre :

JACQUES, LE FRANÇAIS 

pour mémoire du Goulag 

 

paris, mercredi 20 mars 2002

(…) Jacques, à l’instar d’hommes et de femmes comme Primo Lévi, Soljenytsine, Chalamov, ou Margarete Buber-Neumann, Jacques ne se contente pas de parler de l’enfer. Il parle depuis l’enfer. Et pas seulement en humaniste. En humain. Il est de ceux qui ne théorisent pas mais démontrent par l’exemple que même au fond de l’enfer subsiste une part inaltérable d’humain.(…)

 


Michèle SARDE et Jacques ROSSI




Michèle SARDE : Jacques ROSSI : an education in the gulag (Georgetown university)

Jacques ROSSI au Cercle de minuit (1 :24 :18)

 (…) Le Manuel du Goulag est en effet une sorte d’encyclopédie historique, sociologique, géographique, juridique et même linguistique, du système concentrationnaire soviétique…Certes, l’édition française a laissé en chemin des centaines d’entrées. Elle a, par son souci d’être plus accessible au grand public français, renoncé aussi à diverses indications sur la langue du goulag – la langue officielle, la langue des gardiens et celle des détenus – parce qu’elles ne pouvaient être appréciées véritablement qu’à partir de l’original. Mais le résultat est passionnant. Mieux qu’un énième récit de détention, mieux qu’une expérience personnelle, Jacques Rossi nous propose une enquête du dedans ( car l’expérience personnelle n’est jamais absente ) mais aussi du « dehors » - de sa propre expérience - : méticuleuse, attentive à des centaines de témoignages oraux ou écrits. Disons-le, au risque d’être rabroué : cette enquête a peu de précédents et l’on ne peut pas ne pas penser à Soljenitsyne lui-même…Trouvera-t-on chez lui de quoi alimenter la réflexion qui vient heureusement de rebondir sur la comparaison du nazisme et du communisme ? Non pas. Autant son enquête n’évite pas les horreurs, autant il nous prévient d’emblée qu’il considère comme « inutile de chercher à savoir lequel des totalitarismes, dans notre siècle, fut le plus barbare, dès lors que tous deux ont imposé la pensée unique et laissé des montagnes de cadavres ».

Chez Soljenitsyne, l’ombre du nazisme plane sur l’Archipel. « Il ne nous a manqué que le gaz », écrit-il (t.2,p.74) et la troisième partie de son chef-d’œuvre vise à montrer que les camps soviétiques sont fondamentalement des camps d’extermination, on serait tenté de dire « eux-aussi ».

Chez Rossi, c’est un système horrible mais autre qui est décrit : pas d’allusions aux massacres des Juifs mais à des peuples déportés, des gosses comme légalement responsables dès l’âge de 12 ans et envoyés dans des camps – l’auteur en a rencontré des milliers – et bientôt voyous ou prostitués (article « adolescents et mineurs » p.14) mais non gazés dès leur arrivée au camp. Pas d’extermination systématique par le travail, mais circonscrite seulement : l’entrée « exécution verte » permet d’apprendre ceci : « parmi les travaux de force, l’un des plus durs est l’abattage des arbres (surtout quand on n’est pas bûcheron ). Pour beaucoup de détenus sous-alimentés, mal vêtus, exposés au froid et soumis à des efforts excessifs, le travail à l’abattage des arbres signifie une mort aussi certaine qu’un balle dans la nuque » (p.113).

Pierre RIGOULOT

Les Cahiers d’Histoire sociale n°10

pages 92 & 93

 


Pierre RIGOULOT

Le Site de l’Institut d’Histoire Sociale et de la revue « Histoire & Liberté »

« Le dictionnaire de Dahl cite une bonne dizaine de synonymes de ‘prison’… Rossi en donne 54 appellations officielles et 41 argotiques (…) Je ne peux que m’étonner de voir qu’il existe si peu d’études sérieuses sur les prisons et les camps russes. Nous faudra-t-il donc toujours nous tourner vers les linguistes français ? »

Grigori PASKO      Znamia

pages 171&172          Octobre 1999 ________________________________________________________________

    


Ce livre est une contribution importante à la compréhension d’un phénomène moderne majeur et donc à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. 

Robert CONQUEST         The Gulag Handbook

preface (extrait)               paragon  house 1989

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« Le Goulag, de cette façon, devient pour lui une sorte de laboratoire sociologique qui lui montre le vrai visage du régime et ainsi lui fait comprendre les déviations d’une théorie devenue réalité historique. Rossi n’écrit pas ses chroniques ni son manuel du Goulag pour libérer sa conscience, mais pour accomplir un acte de résistance envers un régime totalitaire et une idéologie qui risquerait d’être absoute par la majeure partie du monde intellectuel d’ Europe et des pays démocratiques. »


Frediano SESSI          Com’era bella questa utopia

introduction à la version italienne


 (…) Recensant Le Livre noir du communisme et le Manuel du Goulag de Jacques Rossi, Revel avait déjà enfoncé le clou : « Face à un tel constat, la gauche ressasse inlassablement son vieux cliché : le nazisme annonçait dès sa naissance un programme d’extermination tandis que le communisme se voulait, dans son principe, une doctrine de libération. A quoi l’on peut rétorquer que, loin d’être une excuse, c’est bien pire. Le nazisme avait au moins le sinistre mérite de la franchise. Le communisme a trompé des millions d’hommes au nom d’un idéal de justice et de liberté dont tous ses actes ont constitué la contradiction permanente et absolue. » (1) Revel juge donc que la médiatisation par l’utopie le rend d’autant moins excusable que l’autre, car sa duplicité lui a permis d’abuser des millions de personnes qui ont cru en ses promesses. « Cette capacité infinie d’autojustification du totalitarisme utopique, par opposition au totalitarisme direct, explique qu’aujourd’hui encore tant de ses serviteurs estiment ne devoir éprouver ni honte ni regret. Juchés sur une utopie à leurs yeux immaculée, ils s’absolvent des crimes dont ils ont été les angéliques complices au nom des idéaux qu’ils ont sans vergogne piétinés. » (2) (…)

(1) Le Point, 15 novembre 1997, p.64-65.

(2) J-F.Revel. La grande Parade Plon p.102-103


Philippe BOULANGER

Jean-François Revel, la démocratie libérale à l’épreuve du XX° siècle

 page 123    Les Belles Lettres

 



 (…) N’est-ce pas la pression idéologique sulfureuse qui, somme toute, entoure le sujet, comme Revel va s’en rendre compte quelques semaines plus tard, qui rend l’accueil du Livre Noir tendu ? Le 4 décembre 1997, Revel est, avec Stéphane Courtois et Jacques Rossi, auteur du Manuel du Goulag et qui a passé 19 ans dans un goulag, invité de l’émission La Marche du siècle, en compagnie de Robert Hue, secrétaire général du PCF depuis 1994. Il en narre les moments essentiels dans La Grande Parade.(…)


Philippe Boulanger   ibid.   page 130

l’express, 22 janvier 1998


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Jacques Rossi, le miraculé du goulag

Communiste sincère, agent du Komintern, ce Français a passé dix-huit ans dans les bagnes de Staline. Il y a appris que, faute d'un homme nouveau, l'URSS fabriquait des légions d'esclaves. Il a 88 ans. Son livre est enfin publié en France.

Le sourire tire sur le gris, mais la voix est presque enjouée lorsqu'il réitère sa singulière action de grâces: "Merci, oui, merci, le KGB! Merci, le goulag!" Encore et encore, le Français Jacques Rossi, 88 ans, qui aura passé dix-huit ans - 1937-1955 - dans les bagnes sibériens, puis six années en exil à Samarkand, remercie des tréfonds de sa raison les kapos soviétiques, qui lui ont ouvert les yeux: "Si je n'avais pas pataugé dans cette merde sanguinolente, peut-être serais-je devenu, moi aussi, l'un de ces chefs staliniens aux mains sales. Et - pourquoi pas? - un petit Georges Marchais! Mais alors j'aurais tout raté de cette expérience du mal absolu qui prétend fabriquer l'homme nouveau..." Ce "grand mensonge" que Rossi, avec l'attention froide d'un entomologiste, a disséqué d'une plume invariablement sèche, dans son Manuel du goulag (1). Un livre que les Français se sont enfin résolus à éditer. Dix longues années après les Américains. Après les Russes - 42 000 exemplaires vendus. Après les Japonais... L'oeuvre d'une vie de captif, qui synthétise quelque 20 000 fiches rédigées après son départ de l'URSS, en 1961. Son visa de retour, d'abord pour la Pologne, ensuite vers la France, il l'avait arraché en jouant le tout pour le tout, pénétrant dans le bureau de poste de Samarkand, et dictant de là ce télégramme à Nikita Khrouchtchev: "Moi, Jacques Rossi, je commence une grève de la faim. Mortelle..." Pourtant, Rossi n'a jamais été du genre à se plaindre. Sur les maigres subsides qui lui permettent aujourd'hui de vivre dans un deux-pièces à Montreuil, près des stations de métro... Jacques-Duclos et Robespierre, il reste discret. Jamais il ne s'exprime en "victime" du communisme réel. Il se présente toujours en qualité d'ex-complice du "système mangeur d'hommes", qui a "payé sa dette" pour pouvoir parler d'expérience. 

Et il raconte. Il délivre au fil des ans, et selon la confiance qu'il accorde, de nouvelles précisions sur cette vie "plusieurs fois coupée" . "J'ai adhéré, dit-il, au grand espoir bolchevique à 17 ans, après avoir quitté la France pour la Pologne avec ma mère et mon beau-père. Tout me poussait à cet engagement: l'injustice sociale, mes lectures de Rousseau et le « Plus jamais ça! » qui suivait la Première Guerre mondiale. L'engagement devient son métier: Rossi ayant le don des langues, le Komintern le recrute, et le voici petit agent de liaison soviétique sillonnant l'Europe de l'entre-deux-guerres. Après une mission derrière les lignes franquistes en Espagne, il est happé en 1937, à Moscou, dans les grandes purges. Arrêté à la veille de son mariage, accusé d'espionnage condamné sans jugement comme des millions d'autres, il est déporté vers le goulag par un train spécial Stolypine. A 25 bagnards par compartiment. 

Cette nuit - une condamnation à huit, puis à vingt-cinq ans de camp - c'est pour lui l'aube de la connaissance. Il va, à partir de là, passer par toutes les phases de la décontamination idéologique: "Mon arrestation, c'est sûrement une erreur!" pense-t-il d'abord; puis: "Staline ne peut pas être au courant!"; ensuite: "Lénine a été trahi!" Enfin, la "honte" lorsqu'il découvre, piétinant dans les goulags, ces cohortes de paysans décrétés "koulaks" réduits à l'esclavage et dont il pensait faire, de gré ou de force, le bonheur. Et, après qu'il a vu se dissoudre dans la boue sibérienne la ronde infernale des bagnards "trotskistes", des fonctionnaires "ennemis du peuple" ou des officiers "traîtres", s'impose cette certitude: "Le communisme ne peut survivre à l'impossible utopie proclamée qu'en détruisant les individus." Au sens psychique et physique, comme en témoigne l' "Himalaya de cadavres". 

Douloureuse décantation, au regard du formidable espoir suscité chez des millions d'hommes de bonne foi sur toute la planète, et qui, si l'on en juge par certaines exclamations, aussi indignées qu'ignorantes, d'intellectuels parisiens à la sortie du Livre noir du communisme, n'est pas arrivée à terme en France. 

Attitude qui n'étonne qu'à moitié Jacques Rossi, dont l'ouvrage est préfacé par Nicolas Werth, l'un des auteurs du Livre noir. "Tout ça n'est malheureusement pas bien neuf, note l'ancien bagnard. Savez-vous que, en 1927, un collectif d'écrivains russes avait fait parvenir à Romain Rolland une lettre dénonçant le climat de terreur intellectuelle qui régnait à Moscou? Ce dernier porta la missive à Maxime Gorki, qui haussa les épaules. Et recouvrit le SOS d'un éclat de rire." Et Rossi se souvient, de manière analogue, de l'accueil, en 1985, de personnalités de gauche rencontrées lors de son retour définitif à Paris. De ces vains entretiens qui prennent insidieusement l'allure d'interrogatoires. De la phrase imbécile de ceux qui préféraient enterrer les faits dans le silence plutôt que d'en essuyer les plâtres: "Pourvu que la droite ne vous récupère pas!" Dire que Rossi, pourtant endurci jusqu'à la corne, y est insensible serait inexact: "Le confort intellectuel marxiste à Paris aux frais des zeks [les détenus du goulag], c'est un peu facile. Il y a là quelque chose de colonial", affirme-t-il. Mais, en même temps, il cherche à comprendre cet acharnement de la gauche occidentale à ménager sa mémoire: "Le nazisme perpétrait ses crimes dans l'épicentre européen; le communisme, lui, sévissait dans une lointaine périphérie. L'attention est forcément moindre, bien que l'univers de Lénine ait duré six fois plus longtemps que le fascisme allemand et se soit étendu par la force sur une moitié des continents d'Europe et d'Asie..." Habitué à l'interminable attente de la vérité, Rossi laisse tomber ce mot sur la démocratie recouvrée: "Le bien n'est pas toujours le contraire du mal." 

(1) Le Cherche Midi, 1997.
Guillaume MALAURIE

 

à propos…

 

 


Comment un idéal d’émancipation, de fraternité universelle, se retourna-t-il au lendemain même d’octobre 1917 en doctrine de la toute-puissance de l’Etat, pratiquant la discrimination systématique de groupes sociaux ou nationaux entiers, recourant aux déportations de masse et trop souvent aux massacres gigantesques ? Le voile de dénégation peut enfin être pleinement  déchiré. Le rejet du communisme par la plupart des peuples concernés, l’ouverture de nombreuses archives hier encore secrètes, la multiplication des témoignages et des contacts mettent en lumière ce qui demain sera une évidence : les pays communistes s’entendirent mieux à faire croître les archipels concentrationnaires que le blé, à produire des cadavres que des biens de consommation. Une équipe d’historiens et d’universitaires a entrepris, continent par continent, pays par pays, de dresser le bilan le plus complet possible des méfaits commis sous l’enseigne du communisme : les lieux, les dates, les faits, les bourreaux, les victimes qui se comptent par dizaines de millions en URSS et en Chine, par millions dans de petits pays comme la Corée du Nord et le Cambodge.


Stéphane COURTOIS & alii    

 Le livre noir du communisme

4° de couverture 

 robert laffont


(…) De quoi allons-nous parler, de quels crimes ? Le communisme en a commis d’innombrables : crimes contre l’esprit d’abord, mais aussi crimes contre la culture universelle et contre les cultures nationales. Staline a fait démolir des centaines d’églises à Moscou ; Ceaucescu a détruit le cœur historique de Bucarest pour y édifier des bâtiments et y tracer des perspectives mégalomaniaques ; Pol Pot a fait démonter pierre par pierre la cathédrale de Phnom Penh et abandonné à la jungle les temples d’Angkor ; pendant la Révolution culturelle maoïste, des trésors inestimables ont été brisés ou brûlés par les Gardes rouges. Pourtant, si graves que puissent être à long terme ces destructions pour les nations concernées et pour l’humanité tout entière, de quel poids pèsent-elles face à l’assassinat massif des gens, des hommes, des femmes et des enfants ?

Nous n’avons donc retenu que les crimes contre les personnes, qui constituent l’essence du phénomène de terreur. Ceux-ci répondent à une nomenclature commune, même si telle pratique est plus accentuée dans tel régime : l’exécution par des moyens divers – fusillade, pendaison, noyade, bastonnade ; et dans certains cas, gaz de combat, poison ou accident automobile – la destruction par la faim – famines provoquées et/ou non secourues – la déportation – la mort pouvant intervenir au cours du transport (marches à pied ou wagons à bestiaux) ou sur les lieux de résidence et/ou des travaux forcés (épuisement, maladie, faim, froid). Le cas des périodes dites de « guerre civile » est plus complexe : il n’est pas aisé de distinguer ce qui relève du combat entre pouvoir et rebelles, et ce qui est massacre de populations civiles.

Nous pouvons néanmoins établir un premier bilan chiffré qui n’est encore qu’une approximation minimale et nécessiterait de longues précisions mais qui, selon des estimations personnelles, donne un ordre de grandeur et permet de toucher du doigt la gravité du sujet :

 

URSS, 20 millions de morts

Chine, 65 millions de morts,

Vietnam, 1 million de morts,

Corée du Nord, 2 millions de morts,

Cambodge, 2 millions de morts,

Europe de l’Est, 1 million de morts,

Amérique latine, 150 000 morts,

Afrique, 1,7 million de morts,

Afghanistan, 1,5 millions de morts

mouvement communiste international et partis communistes non au pouvoir,

une dizaine de milliers de morts.

La total approche la barre des cent millions de morts

 

Ibid.   pages 13 & 14

 

 

Stéphane COURTOIS

Stéphane Courtois, le Livre Noir du Communisme, 15 ans après… (19:18)


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« Je sais qu’il n’existe pas de camps de concentration en Union soviétique et je considère le système pénitentiaire soviétique comme indiscutablement le plus souhaitable dans le monde entier. Je crois que c’est le seul pays où les condamnés, quels qu’ils soient, que ce soient des condamnés de droit commun ou que ce soient des condamnés politiques, touchent un salaire égal à ce qu’ils toucheraient s’ils étaient à l’extérieur, peuvent acheter ce qu’ils achèteraient à l’extérieur, sauf des boissons alcoolisées, ce qui est évidemment désagréable pour ceux qui aiment boire, et peuvent se payer, avec leur salaire, une chambre individuelle s’ils en ont le désir et la possibilité, qui ont la possibilité de lire, d’écrire, de voir des films, de faire de la musique »

Ainsi parla Marie-Claude  Vaillant-Couturier, députée communiste, ancienne déportée de Ravensbrück, à l’audience du 22 décembre 1950 du procès en diffamation contre l’hebdomadaire les Lettres françaises gagné par David Rousset, ancien déporté de Buchenwald, auteur d’un appel à tous les anciens des camps allemands pour que la vérité fût faite sur les camps soviétiques. Elle ne pouvait être ignorante de la réalité puisque, à Ravensbrück, elle avait connu Margarete Buber-Neumann, détenue de Hitler après l’avoir été de Staline. Seulement, au début de 1949, celle-ci avait déposé au procès Kravchenko et s’était entendu dire par Me Joe Nordmann, avocat des mêmes Lettres françaises, qu’elle « était même méprisée à Ravensbrück » ; il s’agissait de disqualifier par tous les moyens, même les plus déshonorants, la probable veuve (en fait veuve, mais le sort de son mari disparu n’était pas encore connu) de Heinz Neumann, secrétaire du parti communiste allemand, membre influent du Komintern, « purgé » par Staline à Moscou en 1937. Déportée en Sibérie en 1938, elle est livrée à Hitler en 1940. Même sans avoir lu son livre ni l’hommage que Germaine Tillion lui a rendu dans le sien, on pourra être frappé par la ressemblance entre le style de Me Nordmann et celui des avocats allemands du procès de Majdanek ou encore celui de Me Jacques Vergès. Et quand on a devant les yeux tant de livres, d’articles, de textes de discours injuriant, diffamant, caricaturant quiconque voulait faire passer la vérité, vécue ou apprise, sur la souffrance et la mort en Union soviétique, comment ne pas penser à la façon dont un Robert Faurisson parle des témoignages des survivants des camps d’extermination ? Vers 1980, quand des étudiants et des professeurs de l’université de Lyon voulaient empêcher par la force celui qui niait l’extermination des Juifs, d’exercer son métier d’enseignant, n’est-il pas légitime de rappeler que personne n’avait jamais cherché à chasser de l’enseignement  les professeurs qui s’étaient fait délibérément les négateurs de la Kolyma ?


Alfred GROSSER

Le crime et la mémoire

pages 168 & 169   

champs  flammarion

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(…) Des hommes surgissaient du néant, l’un après l’autre. Un inconnu s’allongeait près de moi sur le châlit, il s’affalait la nuit contre mon épaule osseuse et me donnait sa chaleur – quelques gouttes de chaleur – recevant la mienne en échange. Il y avait des nuits où aucune chaleur ne sourdait à travers le caban et le blouson matelassé déchirés, et au matin je considérais mon voisin comme  mort, à peine étonné que le mort fût vivant, qu’il se levât pour l’appel, s’habillât et exécutât docilement les ordres. J’avais peu de chaleur. Peu de chair sur les os. Cette chair ne suffisait que pour la colère, l’ultime sentiment humain. Ce n’est pas l’indifférence, mais la colère qui demeure en dernier, elle est le sentiment le plus proche des os. (…)


Varlam CHALAMOV  

récits de la Kolyma

page 84    

verdier poche

traduction du russe par Sophie Benech & Luba Jurgenson



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Bourreau en chef de l’URSS ? Maître espion de Staline ? Bolchevik exemplaire ? Patriote géorgien ? Promoteur de la bombe atomique communiste ? Larbin docile ? Prédateur sexuel ? Qui fut réellement Beria ? L’histoire et la contre-histoire officielles, les dizaines de biographies qui lui ont été consacrées depuis sa chute vertigineuse en 1953 présentent tour à tour ces différents visages.

 Du Caucase à Moscou, des coulisses du Politburo aux couloirs des ambassades, du Goulag à l’opération Barbarossa, de purges en complots, c’est ce destin paradoxal que raconte ici Françoise Thom en l’inscrivant dans l’épopée du plus grand et du plus sanglant des empires qui ait jamais existé. Face à l’absurdité d’un système qu’il connaissait mieux que quiconque, Beria en fut le premier dénonciateur. Si Staline le surnommait « mon Himmler », Beria restera pourtant le précurseur de la destalinisation et de la perestroïka.

Fruit d’une enquête de dix années à partir des dernières archives mises au jour, ce livre sans précédent lève le voile sur le « mystère Beria » et, révélant la face cachée du Janus du Kremlin, offre une relecture globale, novatrice et surprenante de l’histoire secrète du totalitarisme rouge.

Françoise Thom a consacré sa vie au dévoilement du communisme réel. Historienne enseignant à la Sorbonne, elle est l’auteur de plusieurs ouvrages indispensables. On lui doit,  entre autres, le livre de Sergo Beria : Beria, mon père : au cœur du pouvoir stalinien.


Françoise THOM

 Beria, le Janus du Kremlin

quatrième de couverture 

 cerf



Lavrenti  BERIA

Dès son premier livre (La Langue de bois, Julliard, « Commentaire »,1987), Françoise Thom a montré une intuition exceptionnelle du phénomène soviétique. Depuis, elle a approfondi son intelligence philosophique et historique, en suivant étroitement la presse russe, en fouillant les archives, en analysant l’actualité. Son Moment Gorbatchev (Hachette,1989), ses Fins du communisme (Critérion, 1994) allaient contre les opinions générales du moment. Mais on peut les relire : ils étaient vrais. Comme étaient justes ses articles dans Commentaire. Pourquoi Françoise Thom, considérée comme la plus savante et la plus pénétrante dans ce field difficile, n’est-elle pas plus consultée ? Ne veut-on pas savoir ? Ni comprendre ? Voici son Beria (…), qui, bien au-delà de la biographie, est une somme monumentale du communisme soviétique. (…)


Alain BESANCON

Commentaire n° 177

pages 799 & 801



Francoise THOM


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 Sur l’ « île aux cannibales », ont été déportés 6 000 « éléments socialement nuisibles ». Isolé dans cet endroit désolé, Nazino, perdu au milieu du fleuve Ob, les déportés débarqués sans provisions ni outils ont subi la torture de la faim au point de s’entre-dévorer.

Passé sous silence pendant soixante ans, l’épisode est aujourd’hui révélé par Nicolas Werth. Sa reconstitution permet de comprendre le fonctionnement des « peuplements spéciaux », elle met en évidence une élimination inévitable, sinon programmée, autant que l’absence de coordination entre les différents maillons de la chaîne répressive. Elle montre aussi la violence sociale qui régnait en Sibérie, terre de déportation et de colonisation. Enfin, l’Ile aux cannibales offre un fascinant cas de perte des repères humains quand les individus sont soumis à une situation extrême dans un lieu clos.

L’Ile aux cannibales, c’est l’histoire d’une décivilisation en plein XX° siècle.


Nicolas WERTH

L’Ile aux cannibales, 1933,

une déportation-abandon en Sibérie

quatrième de couverture 

 perrin



Nicolas WERTH

Directeur de recherche au CNRS. Il a notamment participé au Livre noir du Communisme et codirigé une Histoire du Goulag (6 volumes, Moscou, Roospe)

 

 

Historien internationalement reconnu de l’URSS stalinienne, Nicolas Werth a éprouvé le besoin d’aller sur place, tenter d’approcher différemment ces lieux, partir à la recherche des traces du plus grand système concentrationnaire du vingtième siècle. La route de la Kolyma est le récit de cette expédition insolite et fascinante dans cette immense contrée isolée de la Sibérie orientale.
Région emblématique du Goulag, la Kolyma, grande comme deux fois la France, est aujourd’hui une région sinistrée, aux villes dépeuplées. Avec deux amis de l’association Memorial, ONG russe qui s’ efforce de sauvegarder la mémoire du Goulag et des répressions staliniennes, Nicolas Werth a rencontré les derniers survivants des camps, mais aussi les rares « enthousiastes de la mémoire » qui luttent obstinément pour que cette page sombre de l’Histoire ne soit pas oubliée. Il a sillonné les pistes de la Kolyma, construites par les détenus eux-mêmes pour tenter de retrouver les vestiges des camps de travail forcé, où les détenus extrayaient, dans des conditions extrêmes ( 50° l’hiver) l’or, grande richesse de la Kolyma, mais aussi le minerai d’étain, le cobalt, l’uranium. Une quête souvent vaine, tant les traces se sont effacées dans ce milieu jamais vraiment conquis
Dans ces conditions, comment l’historien peut-il encore appréhender cette civilisation disparue ? Ce voyage à la recherche de la Kolyma perdue est aussi une réflexion sur le métier d’historien.

 

Nicolas WERTH

la route de la kolyma

quatrième de couverture

 belin




    




portrait de Jacques Rossi par Madeleine Melot



 

Le Site de l’Association des Amis de Jacques Rossi (AAJR)