IKONIUM HORS LES MURS


7

théatre

20 juin 2010

à la Cour de Création à Ougy

présentation françois eyriolles 

 

« L’AFFAIRE DUSSAERT »

 de & avec

JACQUES MOUGENOT


[…] souvent on dit que les procès sont théâtraux ou cinématographiques, mais là l’enquête, je dirais l’instruction, que Jacques Mougenot mène autour de cette affaire Dussaert, et la manière dont il la raconte, la manière dont il l’illustre aussi avec quelques unes des œuvres du peintre, a quelque chose qui est proprement hitchcockien, avec, de surcroît, une succession de rebondissements qui fait que, de trompe-l’œil en trompe-l’œil, on finit par arriver à une vérité qui est faite de surprises ; et pour tous ceux qui pensent que le théâtre, c’est beaucoup de surprises et aussi, c’est l’endroit où le plaisir de l’acteur et de voir un acteur est porté à son comble, je recommande vraiment d’aller au petit théâtre Hébertot pour voir « l’affaire Dussaert » de et par Jacques Mougenot.


Philippe Meyer
France Culture, 93.5 Mhz
« L’esprit public »,  dimanche 22 janvier 2006


Dette de l’art. Cette entreprise sournoise de démolition de la peinture contemporaine à laquelle se livre, seul en scène, une heure et demie durant, Jacques Mougenot est franchement moche. Qu'en penseront Jack Lang ou Jean-Jacques Aillagon, parmi nos plus ministériels esthètes de l'art ? Avec cette conférence fort documentée qui tend à réhabiliter la mémoire d'un nommé Philippe Dussaert, provocateur disparu en 1989, il va leur faire beaucoup de peine. Qui était Dussaert ? C'est ce que les ignares que nous sommes apprennent au fil de la représentation. Dussaert est un artiste contemporain. Comment le reconnaît-on ? On ne peut plus dire, depuis longtemps, qu'on reconnaît un véritable artiste à son talent : « Le talent, c'est discutable, nous connaissons tous des artistes contemporains sans talent. Alors quoi ? L'argent ? Il y a aussi des fauchés. « Le sens esthétique ? Non plus. Ça date. » La beauté, la séduction, le charme, l'harmonie, le travail, le goût de la perfection : « Autant de notions du XIXe siècle. » Un seul mot résume tout : le discours. Si vous n'avez pas de discours, vous ne pouvez pas être un artiste contemporain. Le Dussaert de la pièce en avait un. Entré aux Beaux-Arts de Paris en 1966, mauvaise période, juste avant 68, « il passe des journées entières au Louvre et au Palais de Tokyo ». A copier servilement. C'est là que germe en lui l'idée de sa première exposition en septembre 1981 à la galerie Arcadie, dans le Marais, génialement intitulée « D'après ». Chacune des 19 œuvres exposées est peinte d'après un chef-d'œuvre. Et après lui. Jacques Mougenot a le privilège de pouvoir nous en montrer quelques-uns. En premier lieu : le célèbre « Après La Joconde », surnommé par un critique aigri « La Joconde était dans l'escalier ». Il s'agit tout simplement du paysage qu'on apercevrait si la Joconde était arrivée en retard à une séance de pose chez Léonard. Y figurait aussi « Après le déjeuner sur l'herbe » d'après Manet. La clairière est vide, parsemée de quelques reliefs de repas. Selon la même technique : « Après l'embarquement pour Cythère » d'après Watteau : de vagues vagues. « Après le radeau de la Méduse » : c'est pas gai. 18 toiles sur les 19 ont été achetées par des musées internationaux, malgré quelques commentaires acerbes de jaloux, qualifiant Dussaert d'artiste « parasitaire, impuissant et stérile ». Pas une œuvre retenue par un musée français : ce qui prouve notre retard conceptuel. Notre pays, il est vrai, devait se rattraper dix ans plus tard en exerçant un droit de préemption sur le chef-d'œuvre absolu de Dussaert. Allant jusqu'au bout de ses recherches, après l'art minimaliste, le croûtisme et autres « ismes », il avait en effet inventé le vacuisme. Pour en savoir plus, il faudra vous rendre à un prochain vernissage. Sachez seulement, si vous estimez faire partie des profanes, « ces néophytes incapables de juger des qualités d'une œuvre », qu'il y a heureusement des gens qui savent. «Il y a au ministère, dans les musées, les galeries et même parmi les critiques des gens très compétents qui savent faire la différence. » En payant parfois très cher, comme Yasmina Reza l'esquissait dans « Art ». Sachez aussi que Jacques Mougenot jette là, comme sans y toucher, un regard exceptionnel d'intelligence et de cruelle lucidité sur l'escroquerie postmoderniste à la pensée.

Bernard Thomas